Le carnet · Récits d’Emile

Au-delà du Big Five.

Une matinée de pluie à Moremi. Un guide qui fait marche arrière. Et une observation qu’aucune liste n’avait prévue.

Moremi, sous la pluie.

La matinée avait mal commencé.

Nous étions partis avant le jour, cinq à l’arrière du véhicule, silencieux comme on le devient lorsque la brousse ne donne rien. Dans Moremi, la pluie s’était installée. Il y avait eu une troupe de babouins au début, traversant l’herbe mouillée sans plus d’intérêt pour nous que nous pour eux, et après cela presque rien, ce qui arrive souvent sous la pluie. En fin de matinée nous avions froid, de ce froid particulier qu’on ne ressent que dans un pays chaud, trempés malgré la toile, et la conversation avait glissé de ce que nous pourrions voir à ce que nous pourrions manger. Le signe le plus sûr qu’une sortie a discrètement renoncé.

Nous sommes passés dessous sans le voir.

C’est le guide qui l’a repéré, quelque part au-dessus de la ligne du pare-brise. Il n’a rien dit de spectaculaire. Il s’est arrêté, puis a fait reculer le véhicule lentement le long de la piste. Peu à peu, la branche est apparue au-dessus de nous, puis la forme posée dessus : un aigle martial, perché à découvert, un varan d’eau à demi dévoré coincé sous une serre.

Un aigle martial dans un arbre dans le parc national de Moremi, Delta de l'Okavango, Botswana

La pluie commençait à faiblir. Nous l’avons regardé arracher de longues lanières au lézard, sans hâte. De temps à autre il levait la tête et baissait les yeux vers le véhicule avec une indifférence si totale qu’elle ressemblait à un verdict. Notre présence lui était égale. C’est le détail que je garde depuis, plus que sa taille ou l’étrangeté de la proie. Il ne jouait rien pour nous, ne s’intéressait pas à nous le moins du monde, et n’en était que plus extraordinaire.

Nous sommes restés longtemps sous cet arbre, sans dire grand-chose, la pluie s’effaçant peu à peu et le guide aussi heureux, en silence, que nous l’étions. Cela reste l’une des plus belles observations de ma vie.

Je n’ai jamais aimé l’idée du Big Five. J’ai aussi passé une bonne partie de ma carrière à l’utiliser. J’ai fini par comprendre que ce n’était pas une contradiction. C’est simple, c’est familier, et pendant des années ce furent là mes raisons d’y recourir.

Vue aérienne du Delta de l'Okavango, où des méandres d’eau serpentent à travers une mosaïque de verdure et de zones marécageuses.

Garder de la place pour ce qui arrive.

Il n’y a rien de mal à vouloir voir un lion. Rien de mal à espérer un léopard, un éléphant, un buffle ou un rhinocéros. Ce sont des animaux magnifiques, et il serait même étrange de traverser le monde sans espérer croiser leur présence. Le problème commence lorsque ces cinq animaux cessent de faire partie du safari pour devenir le safari. Lorsqu’ils prennent toute la place avant même que le voyage ait commencé, et que le reste de la brousse devient ce que l’on remarque entre deux attentes.

Cela tient beaucoup au guide : quelqu’un capable de faire demi-tour et de rester sous la pluie pour regarder un oiseau manger un lézard. Un guide à qui l’on fait confiance peut lire la brousse, mais aussi ceux qui sont assis derrière lui : sentir quand il faut poursuivre, et quand il faut rester.

Car le moment vers lequel on revient des années plus tard n’est presque jamais celui qu’on était parti chercher. C’est celui qui vous trouve en chemin vers autre chose, alors que vous avez froid, faim, et que vous êtes à demi résigné, jusqu’à lever les yeux vers une branche, sous la pluie.

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