Au-delà du Big Five

Par Émile · 5 min de lecture · le 29 mai, 2026

La matinée avait mal commencé.

Nous étions partis avant le jour, cinq à l’arrière du véhicule, silencieux comme on le devient lorsque la brousse ne donne rien. Dans Moremi, la pluie s’était installée. Il y avait eu une troupe de babouins au début, traversant l’herbe mouillée sans plus d’intérêt pour nous que nous pour eux, et après cela presque rien, ce qui arrive souvent sous la pluie. En fin de matinée nous avions froid, de ce froid particulier qu’on ne ressent que dans un pays chaud, trempés malgré la toile, et la conversation avait glissé de ce que nous pourrions voir à ce que nous pourrions manger. Le signe le plus sûr qu’une sortie a discrètement renoncé.

Nous sommes passés dessous sans le voir.

C’est le guide qui l’a repéré, quelque part au-dessus de la ligne du pare-brise. Il n’a rien dit de spectaculaire. Il s’est arrêté, puis a fait reculer le véhicule lentement le long de la piste. Peu à peu, la branche est apparue au-dessus de nous, puis la forme posée dessus : un aigle martial, le plus grand des aigles d’Afrique, perché à découvert, un varan d’eau à demi dévoré coincé sous une serre.

La pluie commençait à faiblir. Nous l’avons regardé arracher de longues lanières au lézard, sans hâte. De temps à autre il levait la tête et baissait les yeux vers le véhicule avec une indifférence si totale qu’elle ressemblait à un verdict. Notre présence lui était égale. C’est le détail que je garde depuis, plus que sa taille ou l’étrangeté de la proie. Il ne jouait rien pour nous, ne s’intéressait pas à nous le moins du monde, et n’en était que plus extraordinaire.

Nous sommes restés longtemps sous cet arbre, sans dire grand-chose, la pluie s’effaçant peu à peu et le guide aussi heureux, en silence, que nous l’étions. Cela reste l’une des plus belles observations de ma vie.

Un aigle martial dans un arbre dans le parc national de Moremi, Delta de l'Okavango, Botswana
L'aigle, ce matin-là, à Moremi

Aucune liste ne lui fait de place. L’aigle martial ne fait pas partie du Big Five. Le varan d’eau ne fait partie de rien que quiconque ait jamais songé à vendre. Selon tous les critères habituels, la matinée était gâchée : pas de lion, pas de léopard. Seulement la pluie, un oiseau, un lézard.

Je n’ai jamais aimé l’idée du Big Five. J’ai aussi passé une bonne partie de ma carrière à l’utiliser. J’ai fini par comprendre que ce n’était pas une contradiction. C’est simple, c’est familier, et pendant des années ce furent là mes raisons d’y recourir.

Il n’y a rien de mal à vouloir voir un lion. Rien de mal à espérer un léopard, un éléphant, un buffle ou un rhinocéros. Ce sont des animaux magnifiques, et il serait même étrange de traverser le monde sans espérer croiser leur présence. Le problème commence lorsque ces cinq animaux cessent de faire partie du safari pour devenir le safari. Lorsqu’ils prennent toute la place avant même que le voyage ait commencé, et que le reste de la brousse devient ce que l’on remarque entre deux attentes.

D’où vient cette liste, je me suis rarement donné la peine de le dire à mes propres clients. Le Big Five n’a pas été dressé par des naturalistes, ni par quiconque se souciait vraiment de ce qui est beau, rare, ou digne qu’on traverse le monde pour le voir. C’était un terme de chasse. Les cinq étaient les animaux jugés les plus dangereux à abattre à pied : lion, léopard, rhinocéros, éléphant, buffle. Un relevé de difficulté et de risque, hérité d’une époque où le but d’un voyage en Afrique était de tuer quelque chose d’impressionnant et de le ramener chez soi.

Les fusils ont pour la plupart disparu. La liste, elle, n’a pas bougé.

L’industrie l’a conservée pour une raison simple : cinq animaux se vendent admirablement bien. Cela tient sur une brochure et dans l’esprit. Cela donne une forme simple à un désir qui, au départ, est souvent plus vaste : voir l’Afrique sauvage, rencontrer ce qu’on n’a jamais vu, revenir avec quelque chose qui ait vraiment compté. Et ce désir finit parfois par tenir dans cinq cases.

Une liste change la manière dont on regarde. Une matinée sans lion peut finir par sembler décevante, quoi qu’elle ait réellement contenu. Une heure avec des lycaons, pourtant plus rares et plus déroutants que bien des animaux de la liste, peut passer au second plan si l’on continue d’attendre autre chose. Pendant des années, une liste m’a appris à poser une question plutôt qu’une autre : non pas que se passe-t-il ici, mais que manque-t-il encore ?

Ce que je cherche maintenant est plus simple, et plus difficile : garder assez de place pour ce qui arrive.

Cela tient beaucoup au guide : un guide libre de s’arrêter, qui ne joue pour la brochure de personne, capable de faire demi-tour à la fin d’une matinée infructueuse et de rester sous la pluie près d’une heure à regarder un oiseau manger un lézard, parce qu’il comprend que cela, ici, est la chose même, et non un lot de consolation pour ce qu’on a manqué. Cette liberté n’est pas un heureux hasard de tempérament. C’est quelque chose qu’un voyage est conçu pour permettre, ou pour empêcher. Un guide à qui l’on fait confiance peut lire la brousse, mais aussi ceux qui sont assis derrière lui : sentir quand il faut poursuivre, et quand il faut rester.

Car le moment vers lequel on revient des années plus tard n’est presque jamais celui qu’on était parti chercher. C’est celui qui vous trouve en chemin vers autre chose, alors que vous avez froid, faim, et que vous êtes à demi résigné, jusqu’à lever les yeux vers une branche, sous la pluie.

Chez Mungo Park, nous aimons concevoir des safaris qui gardent cette liberté : celle de chercher, bien sûr, mais aussi de savoir s’arrêter.

Penser un safari, ensemble.