Ce que le safari laisse hors champ
Par Émile · 5 min de lecture · le 16 mai, 2026
Il y a quelques années, Dior a demandé au créateur sud-africain Thebe Magugu de réinterpréter l’une de ses silhouettes les plus célèbres. Ce qui m’a frappé, dans la manière dont Maria Grazia Chiuri parlait de cette collaboration, ce n’était pas seulement la question du style. C’était celle de la géographie : l’endroit où vit le savoir-faire, et les lieux que le luxe a longtemps appris à ignorer.
C’est un aveu remarquable de la part d’une maison aussi établie que Dior. Et il désigne une chose que tout voyageur venu en Afrique du Sud pour sa faune, et pour elle seule, risque fort de manquer.
Nous avons l’habitude de réduire des pays entiers à un seul mot. Pour l’Afrique du Sud, ce mot est safari. On arrive, on rejoint une réserve, on passe une semaine à chercher des animaux, on retraverse Johannesburg ou Le Cap sur le chemin du retour, et l’on repart avec le sentiment d’avoir vu le pays. On a vu sa brousse, qui est magnifique. On n’a pas vu que ces deux villes traversées en hâte comptent aujourd’hui parmi les foyers les plus inventifs en matière de vêtement, de design et d’artisanat.
Je ne viens pas à ce sujet en spécialiste de la mode. Je possède deux cardigans de la marque MaXhosa, l’un offert, l’autre que je suis retourné acheter moi-même, et ce sont eux qui m’ont appris à regarder. Ils ne ressemblent pas à ce que l’on attend d’une maille africaine. Aucun exotisme appuyé, aucun costume. Ils sont simplement beaux, rigoureusement faits, et indéniablement de quelque part. Ce « quelque part » s’est révélé avoir une histoire, et cette histoire s’est révélée être l’essentiel.
L’homme derrière MaXhosa, Laduma Ngxokolo, a grandi xhosa dans le Cap-Oriental. Dans la tradition xhosa, le jeune homme qui revient de son initiation passe six mois vêtu de tenues neuves et dignes, et la maille formelle que la coutume appelait avait fini, étrangement, par prendre la forme de marques britanniques de prestige, Pringle et consorts, des tricots importés qui s’accordaient mal avec la culture qu’ils étaient censés honorer. Ngxokolo a trouvé cela absurde, et a décidé d’y répondre. Il a pris les motifs de perles, les symboles et les couleurs de son propre peuple, et les a traduits en maille. Ce qui avait commencé comme un vêtement pour les initiés xhosa est aujourd’hui une marque de luxe exportée à New York, Paris et Tokyo, et l’un de ses premiers pulls figure dans la collection permanente du V&A à Londres.
Il n’a pas cherché à correspondre à l’idée que l’Occident se faisait du design africain. Il est parti de plus près : d’un rite, d’une mémoire visuelle, d’un besoin très concret. C’est sans doute pour cela que le résultat dépasse le folklore et tient debout comme du luxe.
C’est aussi le genre d’histoire qui disparaît si l’on ne voit en Johannesburg qu’un aéroport.
On retrouve cette même idée chez plusieurs des créateurs sud-africains les plus intéressants du moment. Leur travail compte au-delà de la mode, précisément parce qu’il ne se contente pas d’habiller : il oblige à regarder autrement l’endroit d’où il vient.
Thebe Magugu, le créateur à l’origine de la remarque de Chiuri, en est le cas le plus net. En 2019, il a remporté le Prix LVMH, la récompense la plus convoitée du métier pour un jeune créateur, devenant, à vingt-six ans, le premier Africain à recevoir ce prix. Ses collections ne se limitent pas aux imprimés ni aux motifs ; elles portent des idées : l’identité sud-africaine, la spiritualité, la vie des femmes, portées par une coupe précise et intelligente. Le Met a acquis son travail. Dior, dans cette collaboration, n’a pas traité Johannesburg comme une note de bas de page de Paris, mais comme un interlocuteur à part entière. Ces reconnaissances comptent, bien sûr, mais elles ne sont pas ce qui rend son travail intéressant. Elles signalent plutôt que la conversation ne se joue plus seulement entre Paris, Milan, Londres et New York.
Sindiso Khumalo travaille la même veine sous un autre angle. Installée au Cap, elle a figuré parmi les finalistes du Prix LVMH 2020. Ses vêtements s’inspirent de portraits anciens de femmes africaines et de la diaspora, rendus dans des textiles recyclés et tissés à la main, produits dans le cadre de partenariats équitables à travers le continent. Chez elle, la durabilité n’est pas un argument ajouté après coup. Elle est inscrite dans la manière dont l’étoffe est faite, et par qui.
Lukhanyo Mdingi, plus discret et plus attaché à la matière, a remporté le Karl Lagerfeld Prize, en 2021, et a bâti son travail autour du textile, de la collaboration et de l’artisanat. Ses vêtements ne s’imposent pas avec la même force graphique que MaXhosa, ni avec la même acuité conceptuelle que Magugu, mais ils défendent, dans un autre registre, une conviction voisine : le luxe sud-africain n’a besoin d’imiter l’idée de raffinement de personne.
En les regardant tous les trois, on mesure à quel point le mot safari raconte mal le pays qui les a produits.
Et la mode n’en est que la part la plus visible. Il faudrait un autre texte pour suivre ce fil dans la photographie, la musique, le mobilier ou l’art contemporain. C’est peut-être cela, le paradoxe sud-africain : un pays très regardé, mais souvent à travers une seule image.
Rien de tout cela n’est un plaidoyer contre le safari. La brousse est l’une des grandes raisons d’y aller, et nous serions les derniers à le nier. Ce qu’il faut éviter, c’est plutôt la tentation de prendre le safari pour le tout. Quelques jours au Cap ou à Johannesburg, s’ils sont vraiment pensés comme une partie du voyage et non comme une simple transition, peuvent changer la manière dont on comprend le pays. Une partie est suspendue dans un atelier de Braamfontein, ou pliée sur une étagère, attendant que quelqu’un remarque qu’elle est là.
Pour concevoir un voyage en Afrique du Sud qui prenne le temps de regarder au-delà du safari, parlons-en.